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11 novembre 2016 5 11 /11 /novembre /2016 06:56

Après le mouvement de grève du 8 Novembre, la lutte doit s’amplifier : sur chaque lieu de travail, les salarié-e-s avec la CGT doivent s’organiser pour faire entendre leurs revendications et leur ras-le-bol des conditions de travail dégradées !

 

image1.JPGLe témoignage d’une infirmière  

 

Qui a fait grève le 8 Novembre

 

 Suicides alarmants, pressions budgétaires. Les syndicats d'infirmiers appellent à une grève générale ce 8 novembre pour dénoncer le mépris et le manque de reconnaissance de leur profession. Parmi eux, Céline Laville. Elle explique les raisons de sa colère.

Infirmière dans un service de chirurgie ORL et ophtalmologique, je travaille à l'hôpital depuis 2004 et j'ai vu et subi, comme mes collègues, la dégradation de mes conditions de travail, la perte des effectifs qui nous permettaient de faire des soins de qualité avec humanité.

 

Aujourd'hui, j'ai du mal à trouver du sens à mon travail. Je fais toujours plus de traçabilité et de papiers administratifs qui sapent le côté humain de mes soins. Je n'ai plus le temps de parler avec les patients. Je n'ai plus le temps de faire de la relation d'aide, ce qui permet de soigner l'âme en même temps que le corps.

 

Pas le temps de boire, aller aux WC et manger

 

Dans mon service, un patient qui a eu une opération du cancer de la gorge se retrouve avec une trachéostomie pour respirer. Cela est un choc et modifie l'image corporelle. Mettez-vous deux secondes à la place de cette personne… Que ressentiriez-vous face à une infirmière qui fait des piqûres et des pansements sans parler car elle est trop pressée ? N’avez-vous pas plutôt besoin d'une infirmière qui prendra le temps de discuter avec vous de vos angoisses et de vos peurs face à l'avenir et aux regards des autres ? C'est la même chose pour toutes les maladies, les patients ont besoin d'humain pour guérir et se sentir bien dans leur tête.

 

Cet été, fin août, lorsqu'il faisait si chaud, je travaillais du soir, de 14 heures à 22 heures. Le service était plein et les patients avaient besoin de beaucoup de soins. Le rythme était effréné. Je prenais mon service au 9e étage de l'hôpital, où il faisait 33 degrés (!). Pas de climatisation ni d'air rafraîchi, le bâtiment est trop vieux et ne le permet pas. Sur les 28 patients, seulement 13 avaient droit à des ventilateurs car nous n'en avions pas plus.

 

J'ai passé des journées infernales, pas de ventilateurs pour les personnels non plus. Sur 8 heures de travail, je n’ai pas eu le temps de boire, de pisser ou de manger ! Le tout avec des patients de plus en plus demandeurs, car eux aussi souffraient de la chaleur étouffante qui régnait dans le service. Le résultat de tout cela : des malaises chez les patients et chez les soignants.

 

Ma voix s'est affaiblie et les larmes ont coulé

 

Pendant cette période difficile, je suis tombée malade : trachéite avec perte de voix. Je ne pouvais parler qu'avec un effort surhumain.

 

Un après-midi, j'accueille dans le service un patient opéré cinq jours plus tôt d'un cancer de la gorge. Il fait 35 degrés dans sa chambre. Sa femme l'accompagne. Il vient de faire cinq jours en unité de soins continus car le réveil ne s’est pas bien passé après l'opération. Ils sont tous les deux très angoissés.

 

Lorsque je le prends en charge, la fatigue est déjà bien présente, cela fait déjà 4 heures que je cours dans tous les sens, dans une chaleur atroce. Je suis sollicitée par les patients dont j'ai la charge, les aides-soignantes, les médecins et les familles au téléphone qui veulent des nouvelles.

 

Pour apaiser les angoisses de ce couple, je prends le temps d'expliquer ce qui s’est passé et ce qui va se passer maintenant dans la prise en charge. Je leur parle pendant une demi-heure. Ma voix s'affaiblit de plus en plus et les larmes se mettent à couler sur mes joues sans que je puisse les retenir. À ce moment-là, la femme du patient pose sa main sur mon bras et me dit : "Ça va aller madame ?". Je me rends compte à cet instant précis que le monde tourne à l'envers. Ce n'est pas au patient et à leur famille de nous demander si nous allons bien ! Cette phrase, je l'entends de plus en plus. À croire que l'expression de mon visage est tellement décomposée que les patients pensent que c'est moi qui aie besoin de soins et d'attention.

 

Vous me direz "pourquoi vous n'avez pas été voir le médecin pour un arrêt de travail ?". Et bien pour ne pas laisser mes collègues. Car un arrêt de travail en été à l'hôpital, c'est une collègue qui ne part pas en vacances ou qui revient sur ses journées de repos.

 

47 heures de travail en une semaine 

 

Les rappels sur les jours de repos ne sont pas un mythe.

 

En début d'année, je venais de travailler du matin (7h-15h) du lundi au vendredi. Le vendredi après-midi, ma cadre m'appelle car elle a besoin de moi pour faire la nuit du samedi au dimanche. Je lui réponds que cela fait déjà cinq jours que je travaille, que je ne peux pas faire un sixième jour si en plus c'est une nuit !

 

Elle me répond qu'il n'y a personne d'autre, que ma collègue va se retrouver seule, et que cela sera de ma faute. Donc je dis oui. Youpi, un week-end en famille foutu ! Je demande ce que va devenir ma journée de repos du samedi. Réponse : "Vous serez payée en heures supplémentaires, donc vous ne récupérez pas votre repos". Cela veut donc dire 47 heures de travail en une semaine et même pas 24 heures de repos consécutif ! C'est bien connu, les infirmières sont des wonder women, elles ne dorment pas et sont toujours en forme. C'est pour cela qu'elles finissent par se sentir non reconnues, dégradées, avec un sentiment de culpabilité et d'insécurité grandissant.

 

Je suis humaine et j'ai des limites 

 

Mon service va être restructuré en janvier 2017, puis de nouveau en avril 2017. En janvier prochain, il fermera 10 lits. Nous allons accueillir à la place 10 lits de chirurgie plastique. De deux services actuellement, il n'y en aura plus qu'un seul. Que va devenir le personnel ?

 

À ce jour, je ne sais pas si je vais continuer à exercer dans le service où je suis actuellement. Si ce n'est pas le cas, où vais-je devoir aller ?

 

Cela m'angoisse beaucoup car je ne veux pas me retrouver dans un service de réanimation ou d'urgence. Je ne suis pas capable d'assumer psychologiquement ces services. Je suis humaine et j'ai des limites. Ces limites, si elles ne sont pas respectées, pourraient me mettre psychologiquement à mal. Et là, je pense à notre collègue Emmanuelle qui a mis fin à ses jours pour des raisons similaires, car son établissement n'a pas voulu entendre ses limites humaines. Quand serons-nous pris pour autre chose que des pions sur un échiquier ?

 

Est-ce que, moi aussi, je penserai au suicide ?

 

Il m'arrive souvent de me demander pourquoi j'ai choisi ce métier. Est-ce que je vais tenir longtemps ? Dans quel état serai-je en fin de carrière ? Quand est-ce que la fatigue me poussera à la faute médicale ? Est-ce que, moi aussi, je penserai un jour au suicide ? Je pleure souvent, seule, car ma famille ne comprendrait pas...

 

Mais lorsque je me trouve devant un patient qui me remercie pour mon sourire ou pour la blague que je lui ai fait en début d'après-midi pour détendre l'atmosphère, à ce moment précis, je me rends compte qu'aucun autre métier ne m'apporterait cela. C'est dans mes tripes, je suis infirmière.

 

Je ne veux plus être un pion

 

Le 8 novembre 2016, je serai à Paris avec mes collègues de la France entière car je ne veux plus rentrer chez moi après une journée de travail en me posant toutes ses questions et en pleurant.

 

Je veux retrouver le côté humain de mon métier. Je ne veux plus être un pion que l'on déplace au gré des besoins.

 

Je ne veux plus entendre parler de rentabilité et de tarification à l'acte. Je suis infirmière et je soigne des êtres humains, pas des machines. Je ne travaille pas dans une usine. Je m'occupe de personnes en fin de vie et je veux avoir le temps de leur tenir la main. Voudriez-vous que votre mère, votre père ou votre enfant meure seul à l'hôpital sans un professionnel formé à cet accompagnement à côté de vous ?

 

Le gouvernement parle de 22.000 suppressions de postes dans la fonction publique hospitalière en 2017. Comment cela est-il possible ?

 

En 2010, les établissements ont été obligés par décret à mettre en place un plan de prévention des risques psycho-sociaux (RPS). Dans mon établissement, ce n'est que de la poudre aux yeux. Il y a eu une production de rapports et de dossiers en tout genre, mais aucune action n'a été mise en place.  Preuve en est : aucun accompagnement au changement n'est fait dans mon service. Le personnel reste avec ses questions et ses angoisses... 

 

Voilà pourquoi je me bats et pourquoi je vais manifester le 8 novembre 2016. 

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Published by CGT Korian - dans Luttes
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