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25 janvier 2022 2 25 /01 /janvier /2022 09:19

 

Fin 2020, France 3 a diffusé un documentaire sur les morts du Covid dans les Ehpad qui a déplu au groupe privé Korian. Celui-ci a notamment saisi le comité d’éthique de France Télévisions. Une instance présidée par Christine Albanel qui a jugé « à charge » le travail, pourtant approfondi, des journalistes.

Caroline Coq-Chodorge

24 janvier 2022 à 15h21

Quand le Covid a tué dans les Ehpad, au printemps 2020, de nombreux établissements du groupe Korian ont fait la Une des journaux, locaux et nationaux, tant les morts y ont été nombreux : 37 décès à Mougins (Alpes-Maritimes), 28 à Pollionnay (Rhône), 26 à Thise (Doubs), 25 à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis), 24 à Bures-sur-Yvette (Essonne), 14 à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), etc.

À lire aussi Ehpad : le groupe Korian fait pression sur des familles de résidents décédés

30 avril 2020

Tragédie à huis clos à la maison de retraite de Mougins

8 avril 2020

Ulcérées par l’opacité du groupe sur la fin de vie de leurs proches, des familles ont engagé des poursuites judiciaires. Cinq enquêtes préliminaires ont été ouvertes par la justice pour « mise en danger de la vie d’autrui » ou encore « homicide involontaire ».

 

 

 

À l'époque, pris dans des turbulences boursières, Korian, premier groupe d’Ehpad privé en France, deuxième en Europe, menace en retour. Il fait pression sur des familles qui dénoncent la gestion de la pandémie dans ses Ehpad, comme l’a révélé Mediapart. ll attaque des médias en justice. Outre Libération qui a écrit sur ses Ehpad « engloutis par la vague », il poursuit le documentaire de « Pièces à conviction » de Julie Pichot et Xavier Deleu, intitulé « Que se passe-t-il dans les Ehpad ? » diffusé le 18 novembre 2020 sur France 3.

 

 

 

Mais contre les auteurs de ce documentaire d’investigation, Korian a trouvé un angle d’attaque supplémentaire : se plaindre de « manquements aux règles éthiques et déontologiques » auprès du comité d’éthique de France Télévisions. Peu connu, ce comité est une émanation de la loi Bloche du 14 novembre 2016 qui vise à « renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme dans les médias ». Cette loi dite « anti-Bolloré » est censée accroître la protection des journalistes contre « toute pression », notamment de la part d’actionnaires.

Dans sa saisine du comité d’éthique, Korian juge « diffamatoires » tous les passages du documentaire questionnant la mortalité dans les Ehpad ou l’opacité du groupe envers les familles, les témoignages de certaines familles ou celui de son syndicaliste. Le groupe dénonce encore des « manœuvres journalistiques empreintes de déloyauté et de mauvaise foi ».

« Korian instrumentalise ce comité d’éthique pour intimider les journalistes, analyse Florance Braka, déléguée générale du Syndicat des agences de presse audiovisuelles, interrogée cet automne par Mediapart, et qui apporte son soutien au documentaire. C’est un détournement de la loi Bloche, qui visait à renforcer l’indépendance des journalistes vis-à-vis des actionnaires, des annonceurs, des industriels. »

Certains reproches paraissent discutables.

Le comité d'éthique de France Télévisions

Auprès du comité d’éthique, il s'avère que Korian a trouvé une oreille attentive. Pour ses cinq membres, menés par sa présidente, l’ancienne ministre de la culture Christine Albanel, le sujet n’est pas « traité de la même façon selon que les faits se déroulaient dans les établissements associatifs, publics ou privés ». Ils jugent même « à charge » « la présentation de la situation d’établissements du groupe Korian », puisque le documentaire porte « un jugement critique sur l’action menée et les décisions prises par les responsables du groupe Korian […] sur les sujets cruciaux de la protection des résidents, des relations avec les familles ou encore des informations apportées sur les conséquences de la pandémie, notamment le chiffre des décès ».

Après que l’avis a été discrètement rendu public le 30 septembre 2021, Korian a publié un communiqué pour dire toute sa « satisfaction »

Au printemps 2020, pourtant, les réalisateurs Julie Pichot et Xavier Deleu étaient parmi les premiers journalistes à pousser les portes des Ehpad, à y filmer la vie à huis clos, portes fermées, patients confinés dans leurs chambres. À y raconter l’hécatombe causée par le coronavirus dans certains établissements.

Leur documentaire ne s’intéressait pas seulement à Korian. Il débute dans l’Ehpad public du Buzançais, dans l’Indre, où 12 résidents sont morts du Covid au début de la première vague. Le personnel y raconte les 15 jours de travail sans protection, puis l’arrivée de masques périmés à la fin du mois de mars, les chambres doubles de certains résidents, où les contaminations ont été plus nombreuses. Le documentaire interroge la gestion des stocks par l’État, avec celui qui fut le directeur de l’Agence régionale de santé de la région Grand Est, Christophe Lannelongue, lequel assure avoir alerté sur la pénurie des masques dès la mi-février, sans succès.

Trente minutes du documentaire (sur 1h30) sont dédiées à la gestion de la crise par Korian. De la même manière, les journalistes questionnent le groupe sur sa gestion des masques. Surtout, ils révèlent que Korian disposait d’un stock de deux semaines, qu’il a préféré économiser en les réservant aux seuls Ehpad touchés. Ils se font aussi l’écho de la colère de familles qui dénoncent l’opacité du groupe. Ils s’interrogent encore sur une éventuelle « surmortalité » du Covid chez Korian.

Le groupe a aussi largement la parole. Une interview est accordée au directeur médical, qui explique avoir suivi les consignes nationales. Les journalistes jouent même le jeu de la visite d’un établissement modèle, à l’invitation de Korian.

Mais pour le comité d'éthique,  « certains reproches paraissent discutables », notamment la gestion des masques et les chiffres de décès dans les Ehpad Korian. 

5 % des décès, dans un peu moins de 4 % des lits : il y a bien eu une surmortalité dans les Ehpad de Korian.

La surmortalité dans le groupe Korian est pourtant avérée : le groupe reconnaît 730 décès dus au Covid dans ses Ehpad, ce qui représente près de 5 % des 14 700 décès pendant la première vague, selon les chiffres de la Drees, la direction des études du ministère de la santé. Or, Korian détient 23 000 des 606 400 lits d’Ehpad en France occupés au début du Covid, toujours selon les estimations de la Drees, soit 3,79 % des lits d’Ehpad en France. 5 % des décès, dans un peu moins de 4 % des lits : il y a bien eu une surmortalité dans les Ehpad de Korian.

La Drees confirme aussi une surmortalité dans les Ehpad privés commerciaux, « significativement plus touchés que les autres structures, à autres caractéristiques et à localisation comparables. Il pourrait s’agir d’une conséquence d’un taux d’encadrement moins élevé et du plus fort recours à la sous-traitance dans les établissements »

Interrogé sur ces chiffres, le groupe nous a répondu en commençant par citer longuement l’avis du comité d’éthique, multipliant les commentaires : ici sur « une entorse aux règles et à l’éthique journalistique » ou là d’un « accroc mettant en cause la qualité du travail journalistique ! » 

Sur les chiffres, Korian se défend en expliquant que ses Ehpad sont plus nombreux « dans les territoires qui ont été le plus touchés par le Covid-19 (Grand Est, Île-de-France, Rhône-Alpes) ». Interrogé en retour sur la répartition des Ehpad du groupe par région, Korian n’a pas donné suite.

Selon Korian, dans les bassins de vie où ses Ehpad sont situés, « le taux de surmortalité Korian était de 20 %, alors qu’il s’est établi à 27 % dans les maisons de retraite de ces mêmes bassins de vie selon l’Insee ». Mais le groupe renvoie vers une étude de l’Insee sur la surmortalité en 2020 en population générale, qui n’évoque à aucun moment les maisons de retraite. Korian n’a pas plus donné suite à notre demande de précisions. 

Sur l’encadrement des résidents dans les Ehpad, Korian affirme faire mieux que les autres groupes commerciaux.

Comment les membres du comité d’éthique (une ancienne ministre de la culture, une ancienne défenseure des enfants, un conseiller d’État, un professeur de sciences politiques, une ancienne journaliste) se sont-ils fait un avis sur la mortalité dans les Ehpad ?

À lire aussi Page d'accueil du blog de Luc Broussy Conflit d'intérêts: les casquettes multiples du «Monsieur Vieillesse» du gouvernement

11 mars 2013

D'après nos informations, ils et elles ont entendu Luc Broussy, auquel Mediapart a consacré une enquête en 2013. Successivement ou simultanément, Luc Broussy joue tous les rôles dans le champ économique et politique de la dépendance. Il a d’abord défendu les intérêts des Ehpad privés commerciaux, en dirigeant de 1993 à 2005 leur syndicat, le Synerpa. Il est à la tête d’un groupe de presse composé de trois journaux dédiés aux maisons de retraite. Il dirige encore Ehpa Conseil, qui délivre des formations et des prestations de conseil aux acteurs du secteur.

Il a conseillé le candidat François Hollande à la présidentielle et est l’auteur d’un rapport sur le vieillissement remis au premier ministre Jean-Marc Ayrault en 2013. Son influence est encore importante sous Emmanuel Macron, puisque la ministre de la santé Agnès Buzyn lui a confié en 2018 la présidence de Silver Eco, une association missionnée par l’État pour structurer la filière économique de la prise en charge des personnes âgées.

Ces gens-là ont trouvé un bon business

Luc Broussy, à propos des auteurs du documentaire

« Je ne cache pas mes liens avec le groupe Korian : je travaille avec eux depuis des années, comme avec d’autres groupes privés », explique Luc Broussy à Mediapart. Au comité d’éthique, il a expliqué que « ce type de reportages est certes nécessaire, parce qu’il sensibilise l’opinion aux trop faibles efforts publics pour les Ehpad ». Mais, sur le fond, celui-ci est uniquement fait à ses yeux « pour dénoncer » : « C’est la technique “Elise Lucet”, celle de Mediapart : on sait ce qu’on veut démontrer, que les Ehpad c’est l’enfer, que les Ehpad privés, c’est pas bien. Puis on monte un reportage pour l’illustrer. Korian en prend plein la figure pour tout le monde. Tout est scénarisé, avec de la musique, des larmes. Est-ce qu’on a pleuré sur commande ? »

Ce qui a « fait tomber des nues » le comité d’éthique, explique Luc Broussy, est d’apprendre que les journalistes Xavier Deleu et Julie Pichot étaient les auteurs de trois autres documentaires sur les Ehpad pour France Télévisions : « Ces gens-là on trouvé un bon business. Et leurs reportages ne sont pas produits par le service public, mais par une boîte de production privée. Le comité d’éthique n’était même pas au courant ! »

Le documentaire a en effet été commandé par France Télévisions à la société de production Cat & cie. D’Arte à France Télévisions ou TF1, une grande partie de l’investigation est ainsi sous-traitée à des journalistes indépendants et des sociétés extérieures chargées de la production. Ce sont de petites entreprises qu’attaque en diffamation le groupe Korian, au chiffre d’affaires de 1,8 milliard d’euros.

Cependant, des journalistes de France Télévisions, en l’occurrence les rédacteurs en chef de l’émission Pièces à conviction, ont bien supervisé le travail des journalistes et en assument la responsabilité éditoriale. Ils se retrouvent eux aussi visés par la plainte en diffamation. Mais étrangement, la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte, n’est pas citée dans la plainte, en tant que directrice de la publication, ce qui est pourtant la règle.

Est-ce que l’avis du comité d’éthique peut peser dans la procédure en diffamation à venir ? « Le Comité n’a nullement pris position sur d’éventuelles qualifications pénales qui ne relèvent pas de sa compétence », assure Christine Albanel, en réponse à nos questions.

Ce n’est pas l’avis de l’avocate Virginie Marquet, qui va défendre le documentaire devant la justice : « Korian, dans sa saisine, soulève des points qui relèvent d’une procédure en diffamation, et qui n’entrent pas dans les missions de ce comité d’éthique, d’ailleurs très floues. Nous avons tenté de le faire valoir auprès du comité, sans succès. Korian va se servir de cet avis en justice, mais on espère que cela ne fonctionnera pas. Normalement, la 17e chambre du tribunal judiciaire de Paris, qui fait respecter la loi sur la liberté de la presse, en a une bonne connaissance, meilleure en tout cas que ce comité d’éthique. »

Contactée cet automne, la Société des journalistes de France 3 n'avait pas souhaité réagir, car les journalistes Julie Pichot et Xavier Deleu ne font pas partie de la rédaction. La direction de l’information de France Télévisions ne souhaite pas non plus « commenter plus avant cette affaire dans la mesure où Korian a choisi de la porter au principal devant les tribunaux qui auront à apprécier la bonne foi des journalistes ayant réalisé l’enquête en cause ».

Caroline Coq-Chodorge

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